Il y a un type au bout de notre rue qui aime bien jongler. Il porte un haut-de-forme noir et un gilet assorti (pas juste un haut-de-forme noir et un gilet assorti, je m’empresse de le préciser), et il a trois massues en bois. Massues, c’est bien le mot, non ? Je crois que oui. Chaque massue fait à peu près la taille d’un concombre, ou un truc dans le genre.
Moi, je l’appelle Johnny. Johnny le Jongleur. Ça lui va plutôt bien, je trouve. Je n’ai aucune idée de son vrai nom. Qui sait, c’est peut-être vraiment Johnny.
En général, je croise Johnny plusieurs fois par semaine, soit en voiture, soit quand je promène le chien. Et je dois dire qu’il a l’air d’un joyeux luron. Ce qui le distingue des autres jongleurs que j’ai pu voir — pas que j’en aie vu des masses, je l’admets — c’est l’endroit qu’il choisit pour se produire : en plein milieu de la route, plus précisément à un feu rouge. Dès que le feu passe au rouge et que les voitures doivent s’arrêter, Johnny se plante devant elles et commence son numéro. Et il faut le reconnaître, il est très fort. Je ne l’ai jamais vu en faire tomber une seule. Mais le plus étrange, c’est que je n’ai jamais vu personne lui donner d’argent. Pas une seule fois. Et d’ailleurs, je ne l’ai jamais vu en demander non plus. C’est comme s’il se contentait très bien de faire son truc, puis, quand le feu repasse au vert, de s’écarter pour laisser chacun poursuivre sa route.
Il n’a rien à voir avec ces gens qui, autrefois, insistaient pour vous laver le pare-brise quand vous vous arrêtiez au feu. Ça existe encore, ces gens-là ? Ça fait des années que je n’en ai pas croisé un seul. D’ailleurs, j’en aurais bien besoin d’un en ce moment. Disons juste que les mouettes n’ont pas chômé.
Mais ce que j’aime aussi chez Johnny, c’est qu’il me permet de me retrouver moi-même. Rassurez-vous, je ne vais pas partir dans un délire mystique. C’est juste qu’il remplit une fonction très utile, sans même s’en rendre compte. Vous savez, ces jours où on se réveille bizarrement mal luné, sans trop savoir pourquoi ? Et ces autres jours où on se réveille parfaitement bien ? Eh bien, j’ai les deux genres de journée. Mais j’ai aussi des jours où je suis tout bonnement incapable de savoir ce que je ressens. Triste ? Content ? Aucune idée.
C’est justement les jours comme ça que voir Johnny le jongleur m’est bien utile. Ce n’est qu’en posant les yeux sur Johnny que j’arrive à savoir dans quelle humeur je suis.
Si je suis fondamentalement de bonne humeur, voir Johnny me fait sourire. « Quel personnage haut en couleur, je me dis. Je suis tellement content qu’on vive dans un quartier aussi vivant. » Et si je suis d’une humeur fondamentalement massacrante ? Dans ce cas-là, je me surprends à penser : « Mais qu’est-ce qu’il fabrique, cet idiot ? C’est un homme adulte, quand même. »
